Sommet social: peu de résultats
Sommet social: beaucoup d'attentes, peu de résultats
Mediapart.fr 190209
Le bal avait été soigneusement préparé. La partition était écrite à l'avance. Ces derniers jours, les responsables syndicaux avaient été briefés par le conseiller social de Nicolas Sarkozy, Raymond Soubie, et savaient donc à quoi s'attendre. On leur avait indiqué que le chef de l'Etat ferait au début quelques propositions. Donnerait ensuite la parole aux trois organisations patronales et aux cinq syndicats de salariés convoqués ce mercredi à l'Elysée pour parler de la crise sociale. Puis qu'à la fin, le président trancherait.
Le bal s'est déroulé (presque) comme prévu. Sauf qu'il a duré un peu plus longtemps que prévu (3h50 au lieu de 3 heures). Selon des témoins, la discussion était «à bâtons rompus», «hachée». On passait d'un sujet à l'autre, un peu dans le désordre, avec le président en chef d'orchestre.
Même la mort d'un syndicaliste en Guadeloupe n'aura pas réussi à bousculer l'ordre du jour. Certes, le sujet a occasionné quelques passes d'armes entre le chef de l'Etat et les syndicats, qui voulaient tout de même lui demander de s'exprimer là-dessus – peine perdue, ça n'était pas prévu. Pas question de brouiller le message du jour : le président fait du social.
Peu avant 15 heures dans la cour de l'Elysée, les ministres arrivèrent, un à un. Brice Hortefeux, Christine Lagarde et le premier d'entre eux, François Fillon, dont un participant à la réunion raconte qu'il fut presque muet.
A la sortie, près de quatre heures plus tard, les ministres furent silencieux. Les syndicats se félicitèrent des quelques mesures annoncées par le président, qu'ils attribuèrent – c'est de bonne guerre – à l'action syndicale. Tout en appelant illico à manifester le 19 mars, journée de mobilisation de toutes façons déjà inscrite à l'agenda.
Le premier à sortir, Jean-Claude Mailly, FO, se réjouit de voir «quelques annonces qui bougent» comme l'indemnisation du chômage partiel portée à 75% du salaire brut et aux allègements fiscaux pour les plus modestes, et demanda aux Français de descendre dans la rue pour faire «bouger les lignes»
Mauvais rôle pour Laurence Parisot et le Medef
Derrière lui, François Chérèque (CFDT, satisfait de voir son idée de fonds d'investissement social reprise par le gouvernement (mais avec deux fois moins d'argent qu'il l'exigeait) nota un «changement de cap» mais jugea les mesures proposées «insuffisantes». Lui aussi, comme Mailly, parla de continuer à mettre la «pression» sur le gouvernement.
Troisième à parler dans le micro installé dans la cour de l'Elysée, Bernard Thibault usa à peu près du même langage.
Le président ne parut point : il lui fallait préparer son adresse télévisuelle aux Français. Il laissa donc à ses conseillers le soin de délivrer à la presse (et "en off", c'est-à-dire sans être identifiés) sa bonne parole. Ces dévoués collaborateurs détaillèrent les mesures, donnèrent des précisions sur le financement et sur les ristournes fiscales. Ils rappelèrent le dogme du "Travailler plus pour gagner plus", toujours inscrit au fronton de la république sarkozyste : pas question de toucher aux heures supplémentaires, ni au bouclier fiscal. Un peu plus tôt, dans la salle de réunion, le chef de l'Etat l'avait défendu, ce fameux bouclier fiscal, en disant qu'en Allemagne, il est inscrit dans la Constitution. Or, avait-il dit, nous sommes les concurrents de l'Allemagne, mieux vaut donc que l'investissement puisse se faire dans des entreprises françaises, et pas allemandes.
Les conseillers de M. Sarkozy insistèrent aussi sur l'importance des 2,6 milliards de mesures sociales annoncées : «Par rapport à ce que le président a mis sur la table, par rapport à ce que les ministres avaient fait fuiter dans la presse, ce qui est annoncé à la sortie est bien plus considérable», dit l'un d'entre eux, s'attirant les rires entendus de certains confrères.
Vraiment, tout cela faisait très téléphoné. Par exemple, il était dit que ce serait cette fois Laurence Parisot, la patronne du Medef, qui endosserait le rôle de la vilaine. Le chef de l'Etat voulait montrer sa mansuétude et sa compréhension des difficultés que traversent ses concitoyens : il ne pouvait donc pas se permettre de montrer du doigt les syndicats. Or, depuis plusieurs jours, la patronne du Medef fait crânement savoir qu'elle ne pliera pas sur le partage du profit, dont le président a pourtant exigé, le 5 février, qu'il soit réparti par tiers: un tiers à l'actionnaire, un tiers pour les investissements, un tiers pour les salariés. Au sortir de l'Elysée, elle l'a même répété : pas question d'ouvrir des négociations avec les syndicats là-dessus.
Il paraît, disent des participants à la réunion qui parlent sous le sceau de l'anonymat, que le débat sur le partage des profits fut long, et assez tendu. «Parisot ne voulait même pas en discuter, Sarkozy lui a lancé : 'mais si vos arguments sont bons, pourquoi ne pas les partager'?» rapporte l'un. Il paraît, disent-ils encore, que le chef de l'Etat a averti tout son monde : s'il n'y a pas de négociation entre partenaires sociaux sur le sujet, alors «il faudra légiférer».
«C'est une demande express du chef de l'Etat», renchérissent ses conseillers pour marteler le message. Trop heureux de moucher publiquement la patronne des patrons, et à peu de frais : s'attaquer au partage du profit, voilà qui est populaire dans l'opinion, tandis que la crise fait chaque jour plus de ravages. Reste à savoir si le pouvoir affichera là-dessus le même volontarisme dans les mois à venir.
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